lundi 7 septembre 2015

Tu écouteras Papa, hein ?

Deuxième prix de la Catégorie Tous Public :
Tu écouteras Papa, hein ? Déborah Tupin

Inconsciemment, j’avais remis en place mes lunettes sur mon nez en un geste rituel que j’avais pourtant appris à haïr. Devant moi s’étendait un champ frémissant de la légère brise du soir, en cette chaude journée d’été. Rien d’autre que le bruissement des feuilles ne venait troubler cet apaisant tableau – et pourtant, rarement je ne m’étais senti aussi fébrile.
La vieille ferme avait l’air solennel que le moment voulait bien lui prêter. J’avais beau essayé de l’imaginer telle que l’on me l’avait décrite, familiale, bruyante, joyeuse et accueillante, je ne voyais qu’un austère bâtiment gris, dont les probables pierres patrimoniales avaient été couvertes d’un enduit vieillissant. Les temps fastes du lieu n’étaient plus, et j’en fus soulagé. L’herbe reprenait ses droits sur les parterres mal dessinés, la peinture des volets fermés s’écaillait, et une odeur d’eau stagnante m’emplit les narines tandis que je contournais la fontaine recouverte de mousse. Si ce n’était ce discret faisceau lumineux filtrant sous l’imposante porte, on aurait pu croire les lieux abandonnés.
Je fus tenté un court instant de croire en cette hypothèse, reléguant la douce lumière électrique au rang d’une affabulation de plus. J’aurais pu alors rebrousser chemin, me promettre de revenir, me féliciter d’avoir eu le courage de mener ma démarche jusqu’au bout, en ces lieux étranges, et de reprocher au malencontreux hasard le non aboutissement de mon projet. Mais la lâcheté qui fut mienne jusqu’à ce jour ne m’offrit pas de repos. Et ma main caressant la crosse du fusil collé à mon poitrail se crispa encore un peu plus, jusqu’à blanchir mes phalanges.
Le son sourd du heurtoir retentit dans la cour de la vieille ferme, faisant taire un court instant le chant des oiseaux et résonnant jusqu’au fond de mes tripes.

Face à moi, le couple était assis, comme pétrifié. L’homme paraissait plus âgé qu’il ne l’était en réalité. Je regardais cet inconnu comme si je le voyais pour la première fois ; et c’était effectivement le cas tant il me semblait différent des clichés que j’avais scrutés des heures durant avant de prendre ma décision. Son visage était mangé par une barbe poivre et sel, ses joues semblaient creuses et les yeux cernés. Il paraissait chétif. A ses cotés sa femme tremblait comme une enfant. Elle lui avait pris la main, et un instant je ne vis plus que les tâches sombres qui remontaient sur son poignet.
— Vous savez qui je suis ?
La vieille dame secoua doucement la tête, d’une dénégation teinte de l’espoir qu’une erreur soit possible, qu’on allait en convenir, peut-être même en rire ensemble avant que cet homme qui les fixait de l’œil noir de son fusil ne s’en aille. Juste une mauvaise blague.
— Non, je ne crois pas… ajouta-t-elle en se tournant vers son époux, en quête d’appui.
Mais celui-ci ne bougea pas, tout juste cilla-t-il légèrement. Alors elle se redressa, bien droite, un peu désorientée, le regard figé sur le canon de mon arme.
— Je vais m’asseoir maintenant, lui donnai-je comme seule réponse.
En m’asseyant, mon reflet dans un grand miroir posé sur le buffet vint me frapper de plein fouet. Je compris en une fraction de seconde ce qui, au delà du froid fusil dans mes mains, pouvais effrayer ce couple à l’orée de leur vie. J’étais livide. Blanc était encore trop faible, ma peau semblait diaphane. De larges sillons bleutés encadraient mes yeux, mes cheveux se dressaient, hirsutes, et la barbe de quelques jours, si elle m’avantageait d’habitude, me donnait un air de vagabond. Quant à mes yeux, leur lueur me parut, même à moi-même, témoigner d’une folie galopante. Je devais donner une impression de mort-vivant. Et c’est exactement ainsi que je me sentais.
— Je prendrais bien du café, s’il vous plait, demandai-je posément.
Sous mon regard insistant, la femme sursauta avec un temps de retard, comme si ma phrase ne pouvait pas lui être adressée. Elle finit par se lever tandis que son mari lui tapotait la cuisse, d’un geste d’encouragement que je trouvais, curieusement et malgré le contexte, extrêmement tendre. Je me surpris à penser à mon ex-femme, en me demandant si, avec le temps, de la patience, et des concessions qu’aucun de nous deux n’avaient su faire, nous aurions pu en arriver là, nous aussi. Avant de me ressaisir et de constater que le temps et les événements m’avaient déjà, depuis longtemps, apportés leur réponse.
Je posais mon arme avec délicatesse sur la vielle table de cuisine, en gardant ma main dessus et mon doigt à l’affût. La vieille dame préparait son café avec brusquerie en marmonnant que je me trompais, forcément, je me trompais.
— Vous, vous savez qui je suis, n’est-ce pas ?
L’homme redressa un peu le menton, tira sur sa manche, et pour toute réponse cligna des yeux sous le regard de sa femme qui s’était retournée, et se cramponnait au plan de travail.
— Chéri ?…
Il lui adressa un regard furtif avant de revenir sur moi.
— C’est le père du petit, murmura-t-il de manière à peine audible.
La femme se contenta de porter la main devant sa bouche et de fixer ses pieds. Lui se frotta le nez.
J’ignore pourquoi, mais ce geste insignifiant me fit réagir. Je n’en avais pas l’intention, je ne l’avais pas prévu, et ça m’a presque pris au dépourvu. Je me suis mis à marteler son prénom avec force. Encore et encore, comme ivre, et je l’étais certainement. Ivre de douleur.
— Mathis. Il s’appelle Mathis, ai-je fini par reprendre plus doucement en me rasseyant, car je m’étais levé mais n’en avait plus souvenir.
Je posais à nouveau le fusil sur la table. Mes doigts semblaient faire corps avec l’acier froid - je ne me sentais pas capable de les en détacher.
La machine à café ronflait, indifférente. Elle, pleurait en silence, pétrifiée. Lui n’avait pas bougé. Il avait simplement fermé les yeux. Je me frottais les miens, pour reprendre mes esprits, ou contenance, je ne savais plus.
Je sortis alors une photo de Mathis et la posais sur la table, au centre, devant le fusil. C’était un vieux cliché, un peu écorné, que j’avais accroché sur le frigo pour les soirs où il était chez sa mère. Il paraissait très blond sur cette image, malicieux et doux. Il tendait une coquille d’escargot peinte, et ses petits doigts étaient couverts de gouache rouge, jaune et verte. Son sourire et ses yeux confiants me transpercèrent le cœur. Il avait quatre ans.
— Ouvrez les yeux. Ouvrez les yeux et regardez-le.
Je tapotai le cliché de l’index.
— Pourquoi ? Comment avez-vous pu ne rien faire ?
L’inconnu regarda  le tendre enfant. Sa lèvre trembla un peu, il ouvrit la bouche mais n’en sortit pas un son. Le silence s’installa, juste troublé par le ronronnement du café qui s’égouttait.
— Laissez le. Il n’y est pour rien. Nous…
La femme s’était arrêtée de pleurer. Elle déglutit. Savoir de quoi il retournait l’avait soudain enhardie.
— Nous sommes désolés, vraiment désolés de ce qui lui est arrivé. Mais mon mari n’y est pour rien.
— Pour rien ? C’est exactement ça le problème. Il n’a rien fait. Rien du tout.
Je ponctuais chaque mot de mon poing sur la table.
— Il aurait pu le sauver. Il aurait pu… Il aurait DU le sauver…
Les images s’entrechoquaient dans mon esprit. Je revoyais Mathis, son T-shirt de Superhéros plein de glace, acculé dans ce recoin de fête foraine. Il était tard, il aurait du être couché depuis longtemps. Sa mère m’en avait fait le reproche bien sur, et elle avait raison. Mais j’avais rencontré un copain, nous buvions un coup, c’était l’été, il faisait chaud et le gosse s’amusait bien. Quel enfant n’aurait pas été ravi de veiller pour cause de fête foraine ?
Et puis la remarque d’une femme derrière moi, dont j’étais même incapable de revoir le visage. Le gamin, disait-elle, le gamin… J’avais jeté un coup d’œil, distrait de ma conversation. J’avais vu Mathis, mon petit ange blond, se faufiler entre deux attractions. Si petit, si menu. Se glisser entre deux barrières, se retrouver dans la zone du manège.
Et cet homme. Cet inconnu. Je ne voyais que son dos, sa veste sans manche de pêcheur du dimanche. A quoi ? Deux mètres, trois maximums ? Il n’avait pas bougé. Il n’avait pas enjambé la barrière pour attraper mon fils. Il n’avait rien fait.
Il avait juste regardé Mathis reculer un peu plus, jusqu’à être sur les rails du train fantôme arrivant à toute allure, percutant mon enfant de tout son poids. Mon fils, mon petit, mon crapaud. Léger comme une plume, il s’était envolé, comme les héros de son imaginaire fantastique. Et le temps s’était arrêté.
— Mais que vouliez vous donc qu’il fasse ?
L’épouse fidèle avait repris la défense de son mari plongé dans un mutisme obtus.
— Vous auriez dû le surveiller. Rester avec lui…
Sa voix était devenue plus dure. Ses paroles me firent manquer une inspiration. Dieu qu’elles étaient vraies. J’avais failli. Ce n’était certainement pas la première fois, je n’avais pas toujours été un père exemplaire. Je ne l’avais même pas vraiment désiré cet enfant. Mais enfin on l’avait fait. Parce que ça se fait, n’est-ce pas, après quelques années de mariage ? Et puis il avait été là, et si je n’avais su lui donner le temps et l’attention qu’il aurait méritée, il avait pris mon cœur et mon âme. Il m’était devenu tout.
Je ne l’avais pas bien surveillé. Mais lui, cet homme, avait eu l’opportunité physique, simple et immédiate de le sauver.
  Arrête, l’interrompit le vieil homme avec un sourire entendu à sa compagne. Ca ne sert à rien. Puis se tournant vers moi : je n’ai rien pu faire, c’est tout.
Il parlait posément. Je n’avais pas l’impression qu’il attendait quelque compassion que ce soit de ma part, ni même qu’il la recherchât un tant soit peu. Il semblait surtout las et résigné.
  Elle n’y est pour rien, ajouta-t-il.
 Je n’ai pas l’intention de lui faire du mal, répondis-je simplement.
La vieille dame se remit à pleurer silencieusement, seulement trahie par quelques hoquets.
— Quel est votre groupe sanguin ? enchaînais-je abruptement.
— Quoi ? Pourquoi il te demande ça ? Non….
L’homme me fit un signe de tête vers sa femme, et j’acquiesçai. Il se leva lourdement pour la prendre dans ses bras.
— Le petit a besoin d’une greffe, murmura-t-il à son oreille. Et plus fort, à mon intention : B+.
Je ne me perdis pas en conjonctures inutiles. J’ignorais comment il pouvait savoir. Quelle infirmière nous avait trahis : la grande blonde compatissante, ou la brune un peu sèche. L’imposante matrone qui lavait Mathis ou la jeune acnéeuse qui n’osait pas me regarder dans les yeux. Peu importait.
— Rasseyez-vous, lui dis-je calmement. Je crois que le café est prêt. J’en prendrai bien une tasse, s’il vous plait.
Et tandis qu’elle le servait dans un mug taché, tremblante, il obéit docilement.
Je bus le breuvage brûlant. La douleur réveilla un peu mes sens. L’odeur aiguillonna mon esprit. Le goût me rappela les matins tranquilles, Mathis qui jouait sur le tapis, ou qui regardait un dessin-animé, le pouce dans la bouche. Son grain de beauté au-dessus de l’arcade gauche, ses ronchonnades au levée, le contact de sa peau de bébé. Son odeur, ses petits bras qui m’enlaçaient en me disant « Papa, un câlin ! ». Ces matins bonheurs qui n’en portent le nom que lorsqu’on les a perdus.
Alors je me levai et la chaise se renversa. Ce n’était pas intentionnel. Une maladresse, une de plus. Je ne voulais pas faire dans la violence ou le mélodrame, je ne voulais pas être pathétique. Je voulais une réponse.
Je collais mon arme contre sa tempe. Il ferma les yeux et je sentis son corps contre le mien se crisper. Je crois que sa femme se mit à crier mais  je n’en suis pas sur.
Je m’inclinai vers l’oreille du vieil homme et lui chuchotai doucement, très doucement :
— Pourquoi ?
Il pleura enfin. Une larme, une seule et sans bruit, mais allez savoir pourquoi, cela me sembla suffisant pour estimer qu’il pleurait.
— Il n’a pas voulu… Je lui ai dit de venir vers moi, que c’était dangereux, mais… il m’a dit qu’il n’avait pas le droit de parler ou suivre les inconnus. Et que moi j’étais un inconnu. Et plus j’avançai vers lui, plus il reculait. Alors je me suis arrêté.
Il fit une pause pour reprendre sa respiration. Il avait débité sa tirade d’un trait. Moi j’étais tétanisé.
— J’ai essayé de le convaincre que je n’étais pas un inconnu, que je connaissais son papa et sa maman. Mais il …
Il se tut. Parce que nous connaissions tous la suite. Et dans un murmure :
— J’aurai tant voulu que les choses soient différentes…
Je baissai mon fusil.
Je me revis répéter sans cesse à mon enfant qu’il ne fallait pas parler aux inconnus, obsédé que j’étais par la peur de l’autre, agressé par ces vidéos sur internet où l’on voit un homme entraîner des enfants grâce à un bonbon, un chien ou quelques paroles. Obnubilé par les alertes enlèvements, et les faits divers de disparition d’enfants. Mon ex-femme me disait que ce n’était pas sain. Mais je m’obstinai à faire comprendre à Mathis qu’il ne fallait pas approcher des étrangers.
C’était un garçon intelligent, il avait compris.
Lui avais-je répété ce soir-là ? Oui, bien sûr. 3 ou 4 fois. J’y voyais une assurance, ou un dédouanement à une attention vacillante. Et j’avais ponctué mes recommandations d’un «Tu écouteras Papa, hein ? ». Il m’avait répondu d’un ton appliqué : « Oui, mon Papa ».  C’était un enfant sage.
Alors je refis le tour de la table et me rassis.
— Ne faites pas ça, murmura le vieil homme, paraissant inquiet pour la première fois.
Je lui répondis par un triste sourire. Je pris le cliché de Mathis dans ma main et m’abîmai dans ses yeux, dans mes souvenirs. Je ne verrai pas Mathis se remettre, grandir et devenir un homme. Je ne sentirai plus sa chaleur contre moi, ni n’entendrai son rire. Mais je lui laissai une chance de le faire à nouveau.
Moi j’étais compatible.
J’embrassai le cliché, adressai un sourire fatigué à cet inconnu et m’apprêtai à affronter une autre grande inconnue.
— Il faut guérir maintenant, ai-je chuchoté à un Mathis figé. Tu écouteras Papa, hein ?

Avant de retourner l’arme contre moi.

Vous qui venez si tard...

Troisième prix de la Catégorie Tous Public :
Vous qui venez si tard…, Françoise Bidois


Elle revient de la boulangerie. Dans la rue encore déserte à cette heure de l’après-midi, elle va comme au bout de sa vie, marchant en claudiquant, tête inclinée pour aucune autre destinée. Sur le trottoir, un moineau picorant les miettes oubliées par d’autres passants, l’a fait s’arrêter. Un instant elle hésite, puis elle pose la main vers le pain qui dépasse de son cabas. Sur la croûte craquante ses doigts se sont crispés. Pour ce petit oiseau, elle pense un instant pouvoir partager en souriant son léger quotidien… Par simple charité ou avec générosité ? Puis son geste se suspend, il n’apportera rien. Après tout, l’oiseau a chaque jour les miettes des autres personnes. Sa misère est si lourde, comment la supporter ? Mais l’oiseau la regarde comme pour la remercier. Elle reprend son chemin jusqu’au placître de l’église, et s’assoit sur le banc à l’ombre du platane. Le moineau est encore là, il n’a même pas voleté, juste sautillé derrière elle, et le voici campé, inclinant la tête d’un côté à l’autre. Les paillettes dorées tombent à la volée. Le petit piaf heureux embellit sa soirée. Elle lui sourit et le regarde picorer nerveusement dans le gravillon.  

Seule au monde, elle n’a plus de famille, plus d’enfants présents, peu d’amis, beaucoup sont absents depuis trop longtemps. Elle se remémore le passé, elle songe qu’à tout instant il lui aura fallu prendre des décisions. Aucune ne lui a paru compliquée, qu’avait-elle à craindre de l’avenir ? La vie était tracée, comme toute autre vie. Et pourtant les craintes ont rempli ses journées, ses nuits. Son chemin se reproduisait, à son corps défendant. Courageusement, il lui suffisait de faire face à cette destinée. Qui pourrait être sûr de son avenir ? Elle n’était qu’une femme, la jeune fille qu’elle fut était si loin maintenant. Pourtant elle la retrouvait toujours en elle, avec ses espoirs et cette envie de bonheur, cette soif de poursuivre son existence, quelles que soient les embûches. Laisser la fin dans un horizon lointain et brumeux…

Si on lui avait dit ce que serait sa vie, en aurait-elle était plus confiante ? Moins craintive ? Qui peut savoir ce qu’il y a derrière l’hui d’une maison inconnue ? Elle sait qu’elle a toujours été dans l’interrogation devant les portes qui devaient lui offrir le bonheur ou le chagrin, mais elle les a franchies, obstinément. Elle a connu l’amour sincère, la chaleur d’un foyer, les pas des enfants qui couraient dans la maison, leurs rires, leurs chamailleries. Une vie de tendresse, faite aussi de contacts humains, plus ou moins agréables… Puis comme une rivière sa vie a suivi un parcours parfois tumultueux, parfois paisible. Que vit-elle à présent ? Le manque, oui c’est là le plus difficile : ce qui manque ! Une vie sans chaleur, sans entraide, sans écoute ni échange, ne plus rien avoir à construire, à espérer et surtout ne pas arriver à se séparer du passé. Juste partager son pain avec un moineau…

Son plaisir quotidien dans cette grisaille monotone est de parcourir le journal, celui que lui laisse depuis quelques mois, le concierge de son immeuble. Peu lui importe les nouvelles tardives, elles ne l’intéressent que superficiellement. Pour elle, il est trop tard ! Qu’espérer d’un monde utopique ? Non ! Les rubriques politiques et autres ce n’est pas ces pages-là qu’elle lit, juste les gros titres qu’elle peut encore déchiffrer sans lunettes. Curieusement, elle s’est passionnée pour les dernières pages du quotidien. Cela l’amuse de rêver en pensant souvent : « Comme les gens sont étranges, il y a ceux qui veulent changer de logement, de voiture, trouver le meuble qui leur manque, revendre, etc. » De colonne en colonne son imaginaire se concrétise, elle assiste à d’autres vies qu’elle crée au gré des « petites annonces ». C’est ainsi qu’elle a commencé à suivre du doigt les annonces matrimoniales…

 Sans s’en rendre compte elle a parlé à mi-voix, le petit piaf, pattes écartées est toujours devant elle. Il n’y a aucun passant dans le secteur, alors elle poursuit son monologue en fixant cette petite boule de plumes qui semble si attentive. Elle lui explique, avec parfois un rire espiègle qui roucoule dans sa gorge, de quelle façon elle s’est enhardie un jour. Elle a sorti ce bloc de courrier, oublié au fond d’un tiroir, elle a même retrouvé le stylo-plume et la bouteille d’encre délaissés depuis une éternité. Elle en a passé du temps à nettoyer le vieux stylo plaqué-or, mais il a fini par se remplir d’encre bleue, et accepté de faire des pleins et des déliés lorsqu’elle a commencé la première lettre. De jour en jour elle a répondu à quelques-unes de ces demandes. Mais oui ! Elle a reçu des réponses, elle les a classées soigneusement, comme elle a souvent barré les feuilles en tout genre, parfois page de cahier d’écolier, maladroites, vulgaires, certaines très osées, jusqu’à cette annonce :

Homme 70 ans, veuf, physique agréable, assez cultivé, attentionné, bonne éducation, rencontrerait femme dans mes âges, sensible, mature, soignée, pour construire relation sincère, amoureuse forte et durable. Pas sérieuse s’abstenir.

Suivait un code puis comme toujours l’adresse fournie par le journal. Alors un long échange a commencé, entre elle et cet homme. Des pages où renaissait leur vie passée, mais surtout très vite les propos sont devenus affectueux, tendres parfois enflammés ne parlant plus que de l’avenir, cet Inconnu ? Et lui, cet inconnu, quel homme était-il ?

« Qu’en dis-tu toi, petit pierrot du ciel, ai-je tort de croire que cette troisième vie peut encore être heureuse ? Suis-je vraiment amoureuse de cet homme qui devrait me rendre heureuse et que j'aime de tout mon cœur. Il a réveillé en moi avec une vigueur presque irréelle, cette flamme d'amour enfouie au plus profond de mon être, que je croyais avoir oubliée. Cet homme qui a su conquérir mon cœur, qui me comprend. Je me sens bien, c’est un être sensible, quelqu'un devenu cher à mon âme, dont j’aime tant l’écriture. Ces lettres si agréables que je lis sans cesse en attendant la suivante venant faire écho aux miennes. Tiens ! Écoute la dernière que j’ai reçue, je l’ai là sur mon cœur :

Très chère amie, ma Mie,

Je lis et relis votre poème amoureusement. Encore un cadeau, votre générosité est sans limite. Les rubans trainent autour du paquet, je n'ai pas tout apprécié déjà, ni même bien compris toute sa valeur, il va me falloir du temps pour me réjouir ou m'attrister selon ce que je vais comprendre. Je vais savourer vos mots que vous avez ainsi assemblés sur le papier et en goûter la musique. Voyez déjà le miracle, c'est vers vous et non plus vers mon désir que se polarise mon esprit.

Tout d’abord, comment définir dans notre cas le mot sincérité ? À ce stade de notre relation, je suis sincèrement heureux de vous lire. C’est pour l’instant la seule certitude. Comme je vous l’ai dit, je n’ai jamais eu d’aventure amoureuse étant complètement épris de mon épouse. Donc je suis naïf en ce domaine. Pour lutter contre la solitude après son départ j’ai, par l’intermédiaire de ce journal, fait quelques rencontres, mais n’ai jamais éprouvé de sentiments amoureux profonds, juste un plaisir partagé, parfois une complicité limitée à certains domaines. Donc je n’ai pas de passé douloureux, bien au contraire. J’en remercie la vie. Je ressens à vous lire, un passé bien plus décevant que le mien, et je remarque que vous dominez bien votre amertume tout en l’analysant, en la disséquant finement.

Je n’ai pas envie de jouer, mais je ne me prends plus au sérieux, le temps qui m’est imparti touche à sa fin, alors l’engagement pour la durée devient dérisoire. Non, je ne me sens pas piégé, mais bien questionné sur la dignité de mon comportement. Suis-je digne de ce que vous décrivez ? Je ne désire aucune preuve, votre parole est validée. Si j’ai parlé de mon désir, qui est réel, de pouvoir vivre la tendresse amoureuse, il faudra que mes sentiments soient à ce moment, sincères. Je suis un mauvais comédien. Bien sûr tout cela est bien prématuré, d’abord une rencontre sera indispensable. Les méthodes modernes de communication inversent les processus, on parle de ses désirs, et puis on se rencontre, les situations sont transformées.

J’ai un peu répondu rapidement, ayant été bien occupé cet après-midi, mais je ne veux pas faire attendre plus celle qui me donne tant avec tant de talent. Je vous propose notre premier rendez-vous, à la gare voisine de chez vous. J’attends votre prochaine lettre m’en donnant le jour et l’heure… »

Le moineau s’élève un moment au niveau du visage de la vieille femme, puis il vient se poser sur son bras tandis qu’elle sort de son cabas, une autre feuille pliée dans une enveloppe :

« Vois-tu l’oiseau, dit-elle, j’ai préparé ma réponse et ne sais encore si je vais la poster, car cette fois le rendez-vous est fixé. Si j’y vais et que je me suis trompée ? Ou bien encore, si je suis dupée ? Est-ce raisonnable à mon âge de foncer vers l’Inconnu ? »

Elle se met à lire en murmurant, cette feuille calligraphiée avec soin, comme si l’oiseau était devenu un confident attentif, comme si elle attendait de lui l’ultime conseil d’un complice :

Très Cher et tendre Ami,

Même s’il est flatteur pour une femme d’éveiller le désir, il est vrai qu’elle apprécie aussi d’être vue dans toute sa personnalité, ce que je préfère donc c’est que vous ne me voyiez pas comme un simple objet de convoitise. Ce que j’ai aussi apprécié, c’est votre honnêteté vis-à-vis de votre état physique actuel.  Je sais que dans sa tête on est toujours l’adulte qui s’est construit, dans toute sa maturité et si dans son corps le temps a passé et fait quelques ravages, il est raisonnable de garder cette flamme car dans un couple qui s’aime les caresses et l’affection sont toujours aussi importantes dans la relation. Je comprends que depuis que vous vous êtes retrouvé seul vous ayez eu envie de faire quelques connaissances, et cherché les rencontres.  Ce que la rapidité des communications offre le plus souvent à l’heure actuelle : d’abord l’envie d’assouvir ses fantasmes et comme certaines personnes ne cherchent que cette forme de relation, on trouve aisément. Il est facile de briller quand en plus on vous offre ce que vous n’avez pas forcément connu, libération de libido, étonnement de la première découverte… La première rencontre physique donne à la relation un éclat amoureux, alors qu’il ne s’agit surtout que d’une excitation qui ressemble à un embrasement d’amadou. Mais dans la continuité, quand on découvre l’autre que la stimulation s’amenuise, on s’aperçoit que cela ne peut continuer sans les sentiments et le respect de l’autre. Ce sont là les découvertes que l’on fait à l’adolescence, feux de joie, feux de paille, et l’on papillonne tant qu’on n’a pas rencontré tout ce qui fait qu’une relation peut perdurer, ou l’on attend sagement que la rencontre se fasse plus dans la connaissance et la révélation d’un couple, avec tout ce que cela implique d’échanges, de concessions et disons-le d’amour.

Vous voulez définir la sincérité dans notre cas, je crois que vous en avez déjà construit une partie par votre franchise, et je peux vous dire que je ne triche pas, mes poèmes et propos étaient aussi pour me définir honnêtement. Sans orgueil, mais fière d’être une femme qui sait donner dans la vie avec générosité, son corps quand elle donne son cœur, car chez moi les deux battent l’amble. Quel que soit le temps qui me reste je veux le vivre bien et je ne supporte pas le mensonge, la tricherie comme je ne l’ai jamais admis et dû malheureusement le supporter ; et par ce fait ne le donne pas à supporter non plus.

J’ai su conserver ma libido, puisqu’il faut en parler, même s’il n’en reste que des braises, le feu n’a jamais pu être éteint même sous les pires orages, sauf qu’elle ne fut plus donnée aux hommes qui m’ont perdue. 

Je ne vous juge pas, je vous comprends bien, car s’il en était ainsi de vos sentiments, je crois que je ne ferai pas ce parcours avec vous, et j’ajouterais que je ne suis pas d’accord avec Friedrich Nietzsche qui disait : « La femme n'est pas encore capable d'amitié : elle ne connaît que l'amour ». C’est jugement au tranchant d’un homme, je suis aussi capable d’amitié. Appréciée d’ailleurs par mon ouverture d’esprit, ma liberté dans mes propos et mon art de manier les mots pour exprimer l’érotisme, qui s’approche plus du désir amoureux que ne l’a fait le Marquis de Sade. Sans gêne et sans vice, directe et naturelle, juste moi.

J’aime à penser que nous serons l’un pour l’autre la joie tant espérée, le bonheur qui ne s’installe jamais pour mieux être là tous les jours, sans routine, avec toujours à découvrir. Dans un flot d’émotions qui me submergent, j’espère n’avoir que douceur et tendresse venant de vous tandis que je voudrais vous donner le bonheur de croire en mon amour. J’essaie de vous le dire, l’écrire pour que vous y croyez bien, sans arrière-pensées, ni doute. Bien sûr, tout cela est si récent et foudroyant, que vous comme moi, nous devons nous en étonner. Y croire est le sublime présent que je puisse vous faire.
Pour tout ce qui nous reste à vivre avec notre amour.
Vous qui venez si tard, dont je ne sais le nom, et moi qui vous attends, enveloppée de laine… je serai ce dimanche assise sur le banc devant la gare, vêtue de bleu, avec un châle blanc sur les épaules. »

Pour remercier l’oiseau de l’avoir écoutée, elle lui donne encore quelques croûtes puis lentement se lève et se dirige vers la rue de la boulangerie. Elle reprend sa démarche cahotante, avec au cœur cette image qui l’enchante : l’ombre d’un homme marchant à ses côtés. Alors même si ce soir le repas sera plus sobre, l’oiseau lui a confié qu’elle n’était pas l’opprobre de cette société qui oublie en chemin, les faibles, les déshérités, ceux qui sont sur la fin. La plus sérieuse des questions est avant tout : doit-on se ronger les sangs pour tout ? Ne devrait-on pas plutôt conserver son énergie pour vivre les meilleures secondes qui restent sur la route qui mène au bout du chemin de sa vie, afin d'en faire le voyage uniquement en accord avec soi-même. Qu’importe l’Inconnu quand il reste si peu de temps pour le découvrir.
           
Au coin de la rue, déchiffrant lentement l’heure de la prochaine levée, hésitante, elle laisse glisser l’enveloppe dans la boîte jaune qui se referme d’un claquement sec.

Ce dimanche-là, sortant de la gare parmi un léger flot de voyageurs, un septuagénaire distingué sembla chercher quelqu’un du regard. Il vit le banc sur lequel sautillait un moineau…


Le trésor des cinq îlots

Premier prix de la Catégorie Jeunesse :
Le trésor des cinq îlots, Camille Guibert (10 ans)


Il était une fois, deux pirates qui habitaient au Mordor : un pays constitué de cinq îlots séparés par des rivières et des montagnes.
Il y avait Arnold, maigre avec de petits pieds. Ses yeux noirs et malicieux se cachaient sous sa mèche de cheveux. Il était discret mais très intelligent. Jhonn lui était très grand, fort avec une jambe de bois car il s'était fait attaqué par le crocodile Value. Jhonn avait une musculature développée, des yeux bleus et une dent en or. Il était si stupide qu'on le surnommait « Jhonn le terrible imbécile ».

Arnold vivait seul sur son vieux bateau avec une voile trouée et un gouvernail usé. Le pont était sale car il était mal entretenu. Jhonn lui possédait un bateau neuf avec des voiles blanches toujours propres qui étaient pliées chaque soir par ses cinq matelots. Le gouvernail en fer brillait et le parquet glissait tout juste ciré. Ce bateau lui avait été offert par sa famille, il y tenait énormément.

Un matin après leur réveil, Arnold et Jhonn sortirent sur le pont de leur bateau et aperçurent sur la plage des « crabes géants », une grosse bouteille échouée. Ils amarrèrent leur bateau et se précipitèrent pour la récupérer. Elle contenait un message qui leur était adressé ainsi que deux cartes pliées en tout petit.

« Chers pirates de mon royaume, je vous adresse ce message car je pars à la guerre. J'ai caché mon trésor et celui qui le trouvera grâce à cette carte sera riche, et il deviendra aussi  le roi du Mordor. Bonne chance !! »
Les deux pirates s'emparèrent chacun de leur carte et commencèrent leur recherche.

Jhonn partit tout de suite avec la carte sans se rendre compte qu'il en manquait un morceau.  De son côté, Arnold pris la seconde carte et retourna dans son bateau pour mieux la lire. Il s'installa dans la grande pièce où il passait son temps à compléter ses cartes. Son bureau un peu mangé par les mites était recouvert d'atlas, de dictionnaires et de gros livres sur l'océan. Il remarqua que la carte était incomplète. Il ne repéra que quatre îlots alors que le Mordor en contenait cinq.
Tout en bas de la carte on pouvait lire : «  le dernier sera le bon ». Pour lui cela voulait donc dire que c'était sur le cinquième îlot que se trouvait le trésor.
                                                                                                                                           
Jhonn s'enfonçait déjà dans la forêt en compagnie de ses cinq matelots et affrontait la première épreuve écrite sur la carte : « le gouffre sans fond ».                           
« Il va falloir le traverser » annonça Jhonn, « nous allons faire un pont avec un tronc de palmier ». Grâce à sa force et l'aide de ses matelots il réussit à en déterrer un et s'en servi pour passer le gouffre.
Arnold en deuxième position pris la direction du gouffre et ne rencontra pas de difficulté en passant sur le palmier laissé par Jhonn.
Pendant ce temps Jhonn parvenait au pied de la « montagne des tourments » : une montagne immense surmontée par des neiges éternelles qui parfois dégringolaient jusque dans la vallée. Il décida de la franchir en l'escaladant.

Arnold arriva à son tour et préféra contourner la montagne. Il avait en effet repéré sur la carte qu'elle était très élevée mais peu large. Il se retrouva donc avant Jhonn de l'autre côté.
Devant lui apparut une rivière qu'il fallait franchir, elle menait à la « cascade sans nom ». En un rien de temps il construisit un radeau avec quelques branches et descendit la cascade. Lorsque Jhonn arriva, il était très fatigué mais sans réfléchir il sauta et tomba jusqu'en bas de la cascade.
Arnold atteignait la quatrième épreuve : « les jumelles roulées » qui formaient deux montagnes en U. Dans la vallée roulaient de grosses pierres qui remontaient et dévalaient les deux montagnes du sommet jusqu'en bas. Jhonn avec peine le rejoignit  et resta impressionné par ses pierres qui glissaient. Ils se retrouvèrent donc ensemble devant ce dernier obstacle à franchir pour atteindre le trésor caché sur la cinquième île. Arnold compris qu'il fallait pousser les pierres unes à unes pour se frayer un chemin mais qu'il n'y parviendrait pas seul. A la grande stupéfaction de Jhonn, il lui demanda de l'aider et Jhonn accepta.
« Il faut que toi et tes compagnons vous poussiez les pierres quand je vous le dirai », « Allez y c'est le moment ! »
Grâce à la force de Jhonn et la ruse d'Arnold, la technique fut la bonne et ils réussirent à passer. Ils décidèrent donc de se partager le trésor et le Mordor aurait deux rois.

Cette histoire vous montre que ni le plus fort, ni le plus intelligent gagne, mais qu'ensemble on peut surmonter des épreuves bien plus difficiles !