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mardi 6 octobre 2015

Bascule entre confiance et angoisse

Ce matin son réveil avait sonné plus tôt que d’habitude et il était déjà debout sous la varangue. Les palmiers s’agitaient doucement sous la brise légère des alizés. Il avait couru jusqu’au port, la foule joyeuse se pressait nombreuse et volubile. Le bateau ne tarderait pas.
Panama, complet clair et lunettes de soleil il avait fière allure et le savait. Il ne tenait pas en place, cherchait des yeux des personnes de sa connaissance, il n’y en avait pas mais il souriait, virevoltait, avait envie de danser. On lui rendait ses sourires et dans cette foule bigarrée, colorée, les rires fusaient. Son énorme bouquet de balisiers pourpres à la main suscitait quelques commentaires amusés. A sa voisine, il montrait des photos tout en commentant :
— Oui ma chère, cette jolie femme que j’attends elle ne connait pas notre île, mais elle en rêve déjà. J’ai tout préparé, j’ai envoyé des photos, nous avons causé sur internet, vous connaissez skype, n’est ce pas ?
— Oui bien sûr répliqua la belle créole, mais vous vous êtes déjà rencontrés n’est ce pas ?
— Non , mais nous allons nous marier, ajouta-t-il bombant le torse, je suis certain qu‘elle voudra rester ici. Vous connaissez quelqu’un qui refuserait la vie au soleil ?
La jolie chabine sourit gentiment mais dans ses yeux verts il cru percevoir une lueur d’inquiétude.

Et si Sylvia n’était pas dans ce bateau ? S’il n’avait pas exagéré ses descriptions exotiques, le paradis au sable doré, la mer turquoise… C’est vrai il y avait aussi les ouragans, le chômage endémique et toutes ces cases plus ou moins délabrées depuis le dernier coup d’État. Il se retourna, scrutant la foule compacte qui soudain lui parut plus hostile. Certains parlaient déjà du paquebot retardé, des rumeurs circulaient. Il recula, il voulait savoir, il se faufila, chercha le responsable du port. A l’horizon les nuages s’amoncelaient, mauvais présages ! Ses lèvres, ses mains tremblaient.  Quel fou il était, toujours à foncer tête baissée, à prendre ses désirs pour des réalités.

Mais c’est vrai, il était optimiste de nature et cela lui avait plutôt bien réussi jusqu’à présent alors…
Il se secoua, redressa les épaules et fendit la foule à nouveau de son pas élastique.
Ce soir serait une fête, il le voulait, il le savait. Sylvia se jetterait dans ses bras , il lui offrirait ses superbes fleurs, ils iraient dîner au Paille Coco sur la plage. Devant le rocher du Diamant les voiliers se balanceraient langoureusement, l’orchestre jouerait cet air irrésistiblement voluptueux et les étoiles scintilleraient dans les yeux de Sylvia.

Mais ce navire qui n’arrivait pas ? pourquoi? La multitude autour de lui semblait s’exaspérer, les rires avaient cessé, les voix se faisaient plus sourdes, les regards plus fuyants, que se passait-il ? Personne ne savait, de petits groupes se formaient, il alla de l’un à l’autre tentant d’intercepter des conversations, personne ne lui prêta attention, chacun replié sur son angoisse. Son bouquet  maintenant l’embarrassait, son panama n’avait plus l’air aussi conquérant.

Non, il n’allait pas flancher, se laisser aller à la morosité ambiante; rien n’était encore joué, il ne s’agissait que d’un contretemps. Soudain une sirène retentit, une longue forme blanche se dessina à l’horizon, un panache de fumée s’éleva à la rencontre des nuages.
Son cœur cogna dans sa poitrine qui allait éclater. Le paquebot s’approcha, glissa vers le quai devenu survolté. On devinait déjà des silhouettes sur le pont soleil, il chercha Sylvia des yeux, tant de monde, tant de couleurs. Il se hissa sur la pointe des pieds, brandit son bouquet éclatant, cria, trépigna, dansa.

Il l’avait reconnue, elle était là, à lui de jouer maintenant. Il allait la séduire il en était convaincu !


Annette

mercredi 16 septembre 2015

Quinze minutes, montre en main

Consigne : écrire un texte jouant de métaphore(s) pour appuyer une émotion.
Timing : 15mn, montre en main !

Sa petite main me tendit innocemment son carnet.
— Émilie, lui dis-je, tu sais bien que je suis pressé, tu n'aurais pas pu me le donner hier soir ?
Elle se contenta de faire la moue et de me sourire de ses grands yeux faussement candides. Dans la cuisine, la vapeur qui commençait à s'échapper de la bouilloire laissa striduler un sifflement de plus en plus aigu.
J'ouvris le carnet.
— Quoi ? Comment cela, 2/20 ?
Désormais la bouilloire crachait des volutes de vapeur criardes et assourdissantes.
— Tu ne vas quand même pas me dire que tu n'es pas capable de comprendre ces exercices ??
— Tuuut tuuut tuuut, répondit la bouilloire.
— Et de quoi ça parle, ces exercices, d'abord ? hurlai-je.
Émilie répondit d'une toute petite voix sucrée, et même un peu caramélisée par la peur et mon bouillonnement :
— Ça parlait de la paix dans le monde.
Dans la cuisine, la bouilloire se tut.

Pascal

Joie d'été

Des zébrures soleil coulent par mes persiennes inondant ma chambre d’une clarté qui m’oblige à ouvrir un œil. Allongé à mes côtés, Hector cligne lui aussi  aveuglé par cette avalanche de lumière. Pendant que je ronronne à sa place, il s’étire paresseusement sur mon lit à deux places que nous occupons ensemble chaque nuit depuis mon arrivée ici.
Ainsi informée de la belle journée à venir, je me hâte d’ouvrir la fenêtre qui s’affole par tant de chaleur. Un paysage de conte de fée m’éblouit d’un coup de baguette magique et me met en appétit. Les champs de blé s’étendent à perte de vue comme les tartines de miel de mon futur petit déjeuner. Des oliviers pistache ploient sous un ciel lavande écrasant d’uniformité. Une joie aux allures de fête foraine et de barbe à papa m’envahit soudain. Mon cœur bondit et rebondit sur la mélodie ininterrompue des grillons. Je suis là comblée, presque repue par tant de beauté. J’ai juste envie de danser, de tourner manège, de croquer une pomme d’amour et de dire merci à la vie !

Un frôlement doux comme une caresse contre mes jambes et un « miaou » langoureux me confient discrètement que le plaisir est partagé et que les vacances ont commencé.


Sylvie

lundi 7 septembre 2015

Impressions de voyage

Premier prix de la Catégorie Tous Public :
Impressions de voyage, Jean-Yves Renouf


Voilà, je suis à nouveau vivant ! J’ai été mort pendant trois semaines, c’est ce que m’a dit un toubib hier, à mon retour au pays des mortels. Trois semaines de mort clinique ! J’ai été maintenu en vie artificielle à l’aide de tubes branchés dans les veines et dans le pif. Je suis conscient, je peux bouger, un peu, pas beaucoup, j’entends ce qu’on me raconte, mais je ne peux pas parler, allez savoir pourquoi. Je réponds aux questions par un signe de tête. Avez-vous soif ? Avez-vous bien dormi ? Je fais oui, ou non de la tête, c’est selon. C’est dommage que je ne puisse pas parler, parce que j’aurais des choses à raconter. Mais peut-être vaut-il mieux que je ne les dise pas ces choses, et que je garde pour moi ce que j’ai vécu, (pas sûr que avoir vécu soit la bonne expression) pour que ce qui se passe après la vie conserve sa part de mystère, son parfum de l’inconnu.

Je suis cloué sur mon lit d’hôpital à souffrir le martyr, sans pouvoir me lever. J’ai mal partout malgré la morphine qu’on me refile à fortes doses. Si je me souviens bien, j’ai un cancer généralisé. Je ne suis plus en phase terminale puisque j’ai déjà passé l’arme à gauche. Si je refais surface, c’est seulement pour un tour d’honneur, pour faire du rab en somme. Mireille passe ses journées au pied de mon lit, sans me quitter de ses yeux de cocker battu. Ses airs de mater dolorosa qui lui vont si bien, ne me donnent pas l’envie de m’attarder dans ce bas monde. Vivre n’est pas nécessaire si ce n’est d’être heureux aurait dit Jules Renard. J’espère que les toubibs ne vont pas me maintenir trop longtemps dans cet état de larve intubée et qu’ils vont me laisser mourir en paix, mais pour de bon cette fois-ci, parce que j’ai hâte de retourner d’où je viens.

Mon retour inopiné au pays du sourire, m’a fait manquer le débat entre Einstein et Schrödinger. Débat qui s’annonçait passionnant. Depuis mon arrivée chez les morts, je suivais les conférences d’Einstein. Je n’y comprenais pas grand-chose, mais ça me plaisait de l’entendre nous raconter, avec un humour particulier, les lois de la relativité restreinte, tout ça sans tableau, sans livre, sans polycopié, juste oralement. Fallait s’accrocher. Jusqu’au jour où Schrödinger l’a interpellé pour dire que sa théorie n’était pas compatible avec la physique quantique. Einstein l’a invité à venir en débattre le lendemain dans le grand amphi. Et c’est à ce moment que je suis redevenu vivant. Maintenant, j’ai droit à la conversation de Mireille, c’est plus facile à suivre. De sa voix geignarde, elle me raconte les émissions qu’elle regarde le soir à la télé. Toute seule, ne manque-t-elle pas de spécifier sur le ton du reproche. Elle a l’air de m’en vouloir d’être mort avant elle. J’ai droit aussi aux passionnantes nouvelles de la famille, enfin de sa famille, parce que moi de famille je n’en ai pas. Plus de parents, pas d’enfant, quelques vagues cousins perdus de vue et de rares copains qui se sont vite lassés de rendre visite à un légume… Je n’ai que Mireille. Je devrais dire que Mireille n’a que moi, ce serait plus juste. Mais je cause, je cause, alors que je vous sens piaffer d’impatience, votre curiosité piquée au vif. N’attendez-vous pas que je vous raconte comment ça se passe une fois qu’on a quitté ce monde de brutes ? Eh bien je vais vous le dire, mais pas tout. Il faut garder une part d’inconnu, n’est-ce pas ?

La première chose qui frappe quand on arrive, c’est le nombre. Le mort est nombreux. Pensez, depuis le temps ! Pas la peine de chercher à retrouver des parents ou des copains dans une telle multitude, vous y passeriez le restant de vos jours. Vous devez compter sur le hasard. C’est comme ça que j’ai rencontré Einstein, par hasard. Après le nombre, l’autre chose qu’on ne peut éviter de remarquer, avec une certaine gêne, je le reconnais, c’est la nudité généralisée. Oui, les morts sont à poil. Ici, il n’y a pas de magasin de fringues, alors quand les vêtements que vous portiez à votre arrivée sont tombés en lambeaux, il vous est impossible de vous en procurer d’autres. C’est à ça qu’on reconnaît les nouveaux venus, ils sont vêtus, ce qui leur laisse le temps de s’habituer au naturisme. On devine ceux qui viennent du cimetière, à ce qu’ils sont nippés comme pour un enterrement. Les autres morts, je veux dire les morts, morts depuis longtemps, se baladent le cul à l’air sans avoir l’air gêné. Les hommes se baguenaudent la queue au vent sans complexe, sans que les femmes aient l’air d’y prêter attention. Et pourquoi se couvrir alors que mort on n’a pas froid ?  Mais au début ça choque. Imaginez une seconde, juste une seconde car il ne faut pas faire trop peur, que vous débarquiez dans une maison de retraite où tous les pensionnaires se baladent à oilpé ? Hein, vous me comprenez maintenant ?

Une autre chose importante que l’on découvre ensuite, c’est qu’on conserve la physionomie qu’on avait au moment de sa mort, et ce, tout le temps qu’on est mort. A ce sujet je voudrais mettre en garde celles et ceux qui veulent faire des heures supplémentaires dans la vraie vie, qu’ils n’oublient pas que quand ils seront morts, ils feront des morts vieux et ce pour l’éternité. Il faut bien se mettre dans la tête que quand on est mort, c’est pour longtemps ! Ce n’est donc pas la peine de vouloir vivre trop longtemps, de chercher à jouer les prolongations, parce qu’après on fait un vieux mort. Ou un mort vieux. Un mort vieux à poil qui plus est, je vous laisse imaginer…

Ce que je vais vous dire maintenant va en angoisser plus d’une, plus d’un. Là-bas il n’y a ni télévision, ni smartphone, ni internet, ni portable, ni facebook, rien, même pas le téléphone fixe… Oui, je sais c’est une très mauvaise nouvelle, mais c’est comme ça. Il faut s’y faire. En fait, il n’y a rien de matériel, pas d’objet, pas de bagnole, pas de meuble, pas de livre, pas de disque, c’est un monde vidé de toutes les saloperies qui encombrent le nôtre, celui des vivants.

Quand on est mort, je disais qu’on n’a pas froid, on n’a pas faim non plus. La nourriture c’est pour les vivants. Ne dit-on pas qu’on doit manger pour vivre ? Si on n’a pas froid, si on n’a pas faim, alors vous aurez compris, on n’a pas besoin de travailler pour… comment dire… vivre ? Quand on est mort, on n’est jamais fatigué. Je parle du corps, parce que pour la tronche c’est différent. Après vous être appuyé une conférence de deux heures avec Einstein, croyez-moi, vous avez besoin de prendre l’air, si je peux me permettre. Il vous faut récupérer. Mais pour le corps, il n’y a pas de problème, on ne le sent pas. Dans tous les sens du terme d’ailleurs. Je veux dire qu’on ne sent ni fatigue, ni odeur. Les morts ne sentent pas mauvais comme les humains. C’est ce que j’ai remarqué à mon retour sur Terre, les vivants ne sentent pas bon, ils puent. Quant à la fatigue, c’est bien un truc de vivant de croire que les morts reposent, alors que du repos ils n’en ont pas besoin.

Ce qui est bien chez les morts, c’est les possibilités infinies de rencontres. Tenez, moi, je me suis pris d’amitié avec un ancien grognard de la garde impériale, un de ces crétins qui allaient se faire étriper, le cœur léger, le sourire plus large que la jugulaire, pour s’être fait amicalement tirer l’oreille par le « petit caporal ». Emile Letrac, c’est le nom du gus, est mort noyé dans les eaux glacées de la Bérésina, pendant la retraite de Russie. Ça ne fait pas de lui un mort très présentable. Il n’a plus de doigts aux mains, ni d’orteils aux pieds (peut-on avoir des orteils ailleurs qu’aux pieds ?) et ses oreilles ont été à moitié bouffées par le gel. Bien que mort à trente trois ans, on dirait un vieillard. J’aimais bien l’écouter me raconter les batailles napoléoniennes qu’il a toutes connues. J’en ai plus appris sur le Premier Empire en trois semaines, qu’un thésard en six années d’étude sur le sujet. Il m’a appris à jouer aux échecs sans échiquier, simplement en annonçant la marche des pièces, fou blanc f1b5, cheval noir c6a5…. Il faut se représenter toutes les pièces de l’échiquier. Cela s’appelle jouer à l’aveugle. Ce n’est pas rien au début, mais en trois semaines, j’ai fait de gros progrès. C’est pareil pour tous les jeux, on joue en aveugle, ce qui interdit les jeux de cartes et les jeux de hasard, trop compliqués. Ces exercices d’abstraction rendent les morts intelligents. Ils développent des facultés cérébrales qu’ils négligent lorsqu’ils sont vivants, ce qui me fait dire que les morts sont largement moins cons que les vivants. Mon grognard par exemple, qui ne devait pas être une lumière quand il suivait Napoléon comme un toutou, il ne joue pas seulement aux échecs les yeux fermés, il apprend le russe. Peut-être vous demanderez-vous s’il est bien utile d’apprendre le russe quand on est mort ? Eh bien, vous auriez tort, car des Russes morts, il y en a un paquet, il y en a partout et, comme chez tous les peuples qui en ont bavé, il y a beaucoup de jeunes, enfin des pas trop vieux, parmi eux. Des femmes jeunes, enfin pas trop vieilles. C’est ce qui doit intéresser mon grognard, la russe accorte. Car je ne vous l’ai pas dit, mais la mort n’ôte rien de notre concupiscence. Pas pour tout le monde, seulement pour celles et ceux que la chose intéresse. C’est la raison, je me permets de revenir là-dessus, pour laquelle il vaut mieux ne pas mourir trop vieux. Moi par exemple, avec mon cancer généralisé qui me laisse que la peau sur les os, je ne vais pas faire un mort très sexy. Je n’aurai probablement droit qu’aux valétudinaires et aux vieilles qui totalisent un maximum d’heures de vol au compteur. Les morts sont désinhibés, c’est bien le moins. Avec tous les petits vieux plus ou moins vicieux qui se baladent au milieu de toutes ces femmes à poil, il n’est pas rare d’entendre, comme dans le métro aux heures d’affluence, une baffe claquer. Mais ici ça fait marrer tout le monde, car si on commence à empêcher les mains baladeuses, nous les vieux qu’est-ce qui va nous rester ? Je vous le demande.

Chez les morts on rencontre toutes sortes de gens, comme chez les vivants. Il y a les tristes, ceux qui en ont salement bavé leur vie durant ; il y a les résignés, qui acceptent leur statut de mort en silence, et il y a les rigolos qui n’en font pas une montagne d’être là, ceux qui se sont adaptés à tout de leur vivant, au service militaire, au boulot, à l’usine, au mariage, aux p’tits chefs… Certains aiment à raconter des histoires qu’ils croient drôles et faire des blagues qui, je le confesse, ne font pas rire tout le monde, mais que voulez-vous, ils mettent un peu d’ambiance. On peut dire de ces morts que ce sont de bons vivants !

Toutes les histoires de porte du paradis ouverte par Saint Pierre, de pesée des âmes par Abraham, des élus d’un côté et des damnés de l’autre, tout ça sont des salades. Il n’y a rien de vrai là dedans. En revanche certains m’ont dit avoir croisé Jésus. D’après eux, il serait en assez mauvais état. Il n’aurait pas très bien supporté la flagellation suivie de sa crucifixion. D’autres m’ont affirmé avoir vu Mahomet. Il va bien merci, il est toujours entouré d’une cohorte de houris, c’est du moins ce qu’on m’a rapporté. Tout compte fait je vous en ai dit pas mal sur ce qui nous attend au royaume d’Hadès. Ça n’a pas grand-chose à voir avec la Divine Comédie de Dante, qui ment quand il raconte avoir fait le voyage avec Virgile.


Quand on cessera l’acharnement thérapeutique et qu’on me laissera retourner dans l’au-delà, je tenterai de retrouver Socrate, dont j’aimerais bien suivre l’enseignement. Si je ne le trouve pas, ce sera Pythagore ou Spinoza. Mais pas Deleuze, Derrida ou Althusser, merci bien. Vous voyez, j’ai des projets. Alphonse Allais nous conseille qu’il ne faut jamais faire de projet, surtout en ce qui concerne l’avenir. Mais justement quand on est mort on n’a plus d’avenir, alors on peut faire de grands projets. Et puis, c’est quand on est mort qu’on a le temps de les réaliser.

Tu écouteras Papa, hein ?

Deuxième prix de la Catégorie Tous Public :
Tu écouteras Papa, hein ? Déborah Tupin

Inconsciemment, j’avais remis en place mes lunettes sur mon nez en un geste rituel que j’avais pourtant appris à haïr. Devant moi s’étendait un champ frémissant de la légère brise du soir, en cette chaude journée d’été. Rien d’autre que le bruissement des feuilles ne venait troubler cet apaisant tableau – et pourtant, rarement je ne m’étais senti aussi fébrile.
La vieille ferme avait l’air solennel que le moment voulait bien lui prêter. J’avais beau essayé de l’imaginer telle que l’on me l’avait décrite, familiale, bruyante, joyeuse et accueillante, je ne voyais qu’un austère bâtiment gris, dont les probables pierres patrimoniales avaient été couvertes d’un enduit vieillissant. Les temps fastes du lieu n’étaient plus, et j’en fus soulagé. L’herbe reprenait ses droits sur les parterres mal dessinés, la peinture des volets fermés s’écaillait, et une odeur d’eau stagnante m’emplit les narines tandis que je contournais la fontaine recouverte de mousse. Si ce n’était ce discret faisceau lumineux filtrant sous l’imposante porte, on aurait pu croire les lieux abandonnés.
Je fus tenté un court instant de croire en cette hypothèse, reléguant la douce lumière électrique au rang d’une affabulation de plus. J’aurais pu alors rebrousser chemin, me promettre de revenir, me féliciter d’avoir eu le courage de mener ma démarche jusqu’au bout, en ces lieux étranges, et de reprocher au malencontreux hasard le non aboutissement de mon projet. Mais la lâcheté qui fut mienne jusqu’à ce jour ne m’offrit pas de repos. Et ma main caressant la crosse du fusil collé à mon poitrail se crispa encore un peu plus, jusqu’à blanchir mes phalanges.
Le son sourd du heurtoir retentit dans la cour de la vieille ferme, faisant taire un court instant le chant des oiseaux et résonnant jusqu’au fond de mes tripes.

Face à moi, le couple était assis, comme pétrifié. L’homme paraissait plus âgé qu’il ne l’était en réalité. Je regardais cet inconnu comme si je le voyais pour la première fois ; et c’était effectivement le cas tant il me semblait différent des clichés que j’avais scrutés des heures durant avant de prendre ma décision. Son visage était mangé par une barbe poivre et sel, ses joues semblaient creuses et les yeux cernés. Il paraissait chétif. A ses cotés sa femme tremblait comme une enfant. Elle lui avait pris la main, et un instant je ne vis plus que les tâches sombres qui remontaient sur son poignet.
— Vous savez qui je suis ?
La vieille dame secoua doucement la tête, d’une dénégation teinte de l’espoir qu’une erreur soit possible, qu’on allait en convenir, peut-être même en rire ensemble avant que cet homme qui les fixait de l’œil noir de son fusil ne s’en aille. Juste une mauvaise blague.
— Non, je ne crois pas… ajouta-t-elle en se tournant vers son époux, en quête d’appui.
Mais celui-ci ne bougea pas, tout juste cilla-t-il légèrement. Alors elle se redressa, bien droite, un peu désorientée, le regard figé sur le canon de mon arme.
— Je vais m’asseoir maintenant, lui donnai-je comme seule réponse.
En m’asseyant, mon reflet dans un grand miroir posé sur le buffet vint me frapper de plein fouet. Je compris en une fraction de seconde ce qui, au delà du froid fusil dans mes mains, pouvais effrayer ce couple à l’orée de leur vie. J’étais livide. Blanc était encore trop faible, ma peau semblait diaphane. De larges sillons bleutés encadraient mes yeux, mes cheveux se dressaient, hirsutes, et la barbe de quelques jours, si elle m’avantageait d’habitude, me donnait un air de vagabond. Quant à mes yeux, leur lueur me parut, même à moi-même, témoigner d’une folie galopante. Je devais donner une impression de mort-vivant. Et c’est exactement ainsi que je me sentais.
— Je prendrais bien du café, s’il vous plait, demandai-je posément.
Sous mon regard insistant, la femme sursauta avec un temps de retard, comme si ma phrase ne pouvait pas lui être adressée. Elle finit par se lever tandis que son mari lui tapotait la cuisse, d’un geste d’encouragement que je trouvais, curieusement et malgré le contexte, extrêmement tendre. Je me surpris à penser à mon ex-femme, en me demandant si, avec le temps, de la patience, et des concessions qu’aucun de nous deux n’avaient su faire, nous aurions pu en arriver là, nous aussi. Avant de me ressaisir et de constater que le temps et les événements m’avaient déjà, depuis longtemps, apportés leur réponse.
Je posais mon arme avec délicatesse sur la vielle table de cuisine, en gardant ma main dessus et mon doigt à l’affût. La vieille dame préparait son café avec brusquerie en marmonnant que je me trompais, forcément, je me trompais.
— Vous, vous savez qui je suis, n’est-ce pas ?
L’homme redressa un peu le menton, tira sur sa manche, et pour toute réponse cligna des yeux sous le regard de sa femme qui s’était retournée, et se cramponnait au plan de travail.
— Chéri ?…
Il lui adressa un regard furtif avant de revenir sur moi.
— C’est le père du petit, murmura-t-il de manière à peine audible.
La femme se contenta de porter la main devant sa bouche et de fixer ses pieds. Lui se frotta le nez.
J’ignore pourquoi, mais ce geste insignifiant me fit réagir. Je n’en avais pas l’intention, je ne l’avais pas prévu, et ça m’a presque pris au dépourvu. Je me suis mis à marteler son prénom avec force. Encore et encore, comme ivre, et je l’étais certainement. Ivre de douleur.
— Mathis. Il s’appelle Mathis, ai-je fini par reprendre plus doucement en me rasseyant, car je m’étais levé mais n’en avait plus souvenir.
Je posais à nouveau le fusil sur la table. Mes doigts semblaient faire corps avec l’acier froid - je ne me sentais pas capable de les en détacher.
La machine à café ronflait, indifférente. Elle, pleurait en silence, pétrifiée. Lui n’avait pas bougé. Il avait simplement fermé les yeux. Je me frottais les miens, pour reprendre mes esprits, ou contenance, je ne savais plus.
Je sortis alors une photo de Mathis et la posais sur la table, au centre, devant le fusil. C’était un vieux cliché, un peu écorné, que j’avais accroché sur le frigo pour les soirs où il était chez sa mère. Il paraissait très blond sur cette image, malicieux et doux. Il tendait une coquille d’escargot peinte, et ses petits doigts étaient couverts de gouache rouge, jaune et verte. Son sourire et ses yeux confiants me transpercèrent le cœur. Il avait quatre ans.
— Ouvrez les yeux. Ouvrez les yeux et regardez-le.
Je tapotai le cliché de l’index.
— Pourquoi ? Comment avez-vous pu ne rien faire ?
L’inconnu regarda  le tendre enfant. Sa lèvre trembla un peu, il ouvrit la bouche mais n’en sortit pas un son. Le silence s’installa, juste troublé par le ronronnement du café qui s’égouttait.
— Laissez le. Il n’y est pour rien. Nous…
La femme s’était arrêtée de pleurer. Elle déglutit. Savoir de quoi il retournait l’avait soudain enhardie.
— Nous sommes désolés, vraiment désolés de ce qui lui est arrivé. Mais mon mari n’y est pour rien.
— Pour rien ? C’est exactement ça le problème. Il n’a rien fait. Rien du tout.
Je ponctuais chaque mot de mon poing sur la table.
— Il aurait pu le sauver. Il aurait pu… Il aurait DU le sauver…
Les images s’entrechoquaient dans mon esprit. Je revoyais Mathis, son T-shirt de Superhéros plein de glace, acculé dans ce recoin de fête foraine. Il était tard, il aurait du être couché depuis longtemps. Sa mère m’en avait fait le reproche bien sur, et elle avait raison. Mais j’avais rencontré un copain, nous buvions un coup, c’était l’été, il faisait chaud et le gosse s’amusait bien. Quel enfant n’aurait pas été ravi de veiller pour cause de fête foraine ?
Et puis la remarque d’une femme derrière moi, dont j’étais même incapable de revoir le visage. Le gamin, disait-elle, le gamin… J’avais jeté un coup d’œil, distrait de ma conversation. J’avais vu Mathis, mon petit ange blond, se faufiler entre deux attractions. Si petit, si menu. Se glisser entre deux barrières, se retrouver dans la zone du manège.
Et cet homme. Cet inconnu. Je ne voyais que son dos, sa veste sans manche de pêcheur du dimanche. A quoi ? Deux mètres, trois maximums ? Il n’avait pas bougé. Il n’avait pas enjambé la barrière pour attraper mon fils. Il n’avait rien fait.
Il avait juste regardé Mathis reculer un peu plus, jusqu’à être sur les rails du train fantôme arrivant à toute allure, percutant mon enfant de tout son poids. Mon fils, mon petit, mon crapaud. Léger comme une plume, il s’était envolé, comme les héros de son imaginaire fantastique. Et le temps s’était arrêté.
— Mais que vouliez vous donc qu’il fasse ?
L’épouse fidèle avait repris la défense de son mari plongé dans un mutisme obtus.
— Vous auriez dû le surveiller. Rester avec lui…
Sa voix était devenue plus dure. Ses paroles me firent manquer une inspiration. Dieu qu’elles étaient vraies. J’avais failli. Ce n’était certainement pas la première fois, je n’avais pas toujours été un père exemplaire. Je ne l’avais même pas vraiment désiré cet enfant. Mais enfin on l’avait fait. Parce que ça se fait, n’est-ce pas, après quelques années de mariage ? Et puis il avait été là, et si je n’avais su lui donner le temps et l’attention qu’il aurait méritée, il avait pris mon cœur et mon âme. Il m’était devenu tout.
Je ne l’avais pas bien surveillé. Mais lui, cet homme, avait eu l’opportunité physique, simple et immédiate de le sauver.
—  Arrête, l’interrompit le vieil homme avec un sourire entendu à sa compagne. Ca ne sert à rien. Puis se tournant vers moi : je n’ai rien pu faire, c’est tout.
Il parlait posément. Je n’avais pas l’impression qu’il attendait quelque compassion que ce soit de ma part, ni même qu’il la recherchât un tant soit peu. Il semblait surtout las et résigné.
—  Elle n’y est pour rien, ajouta-t-il.
—  Je n’ai pas l’intention de lui faire du mal, répondis-je simplement.
La vieille dame se remit à pleurer silencieusement, seulement trahie par quelques hoquets.
— Quel est votre groupe sanguin ? enchaînais-je abruptement.
— Quoi ? Pourquoi il te demande ça ? Non….
L’homme me fit un signe de tête vers sa femme, et j’acquiesçai. Il se leva lourdement pour la prendre dans ses bras.
— Le petit a besoin d’une greffe, murmura-t-il à son oreille. Et plus fort, à mon intention : B+.
Je ne me perdis pas en conjonctures inutiles. J’ignorais comment il pouvait savoir. Quelle infirmière nous avait trahis : la grande blonde compatissante, ou la brune un peu sèche. L’imposante matrone qui lavait Mathis ou la jeune acnéeuse qui n’osait pas me regarder dans les yeux. Peu importait.
— Rasseyez-vous, lui dis-je calmement. Je crois que le café est prêt. J’en prendrai bien une tasse, s’il vous plait.
Et tandis qu’elle le servait dans un mug taché, tremblante, il obéit docilement.
Je bus le breuvage brûlant. La douleur réveilla un peu mes sens. L’odeur aiguillonna mon esprit. Le goût me rappela les matins tranquilles, Mathis qui jouait sur le tapis, ou qui regardait un dessin-animé, le pouce dans la bouche. Son grain de beauté au-dessus de l’arcade gauche, ses ronchonnades au levée, le contact de sa peau de bébé. Son odeur, ses petits bras qui m’enlaçaient en me disant « Papa, un câlin ! ». Ces matins bonheurs qui n’en portent le nom que lorsqu’on les a perdus.
Alors je me levai et la chaise se renversa. Ce n’était pas intentionnel. Une maladresse, une de plus. Je ne voulais pas faire dans la violence ou le mélodrame, je ne voulais pas être pathétique. Je voulais une réponse.
Je collais mon arme contre sa tempe. Il ferma les yeux et je sentis son corps contre le mien se crisper. Je crois que sa femme se mit à crier mais  je n’en suis pas sur.
Je m’inclinai vers l’oreille du vieil homme et lui chuchotai doucement, très doucement :
— Pourquoi ?
Il pleura enfin. Une larme, une seule et sans bruit, mais allez savoir pourquoi, cela me sembla suffisant pour estimer qu’il pleurait.
— Il n’a pas voulu… Je lui ai dit de venir vers moi, que c’était dangereux, mais… il m’a dit qu’il n’avait pas le droit de parler ou suivre les inconnus. Et que moi j’étais un inconnu. Et plus j’avançai vers lui, plus il reculait. Alors je me suis arrêté.
Il fit une pause pour reprendre sa respiration. Il avait débité sa tirade d’un trait. Moi j’étais tétanisé.
— J’ai essayé de le convaincre que je n’étais pas un inconnu, que je connaissais son papa et sa maman. Mais il …
Il se tut. Parce que nous connaissions tous la suite. Et dans un murmure :
— J’aurai tant voulu que les choses soient différentes…
Je baissai mon fusil.
Je me revis répéter sans cesse à mon enfant qu’il ne fallait pas parler aux inconnus, obsédé que j’étais par la peur de l’autre, agressé par ces vidéos sur internet où l’on voit un homme entraîner des enfants grâce à un bonbon, un chien ou quelques paroles. Obnubilé par les alertes enlèvements, et les faits divers de disparition d’enfants. Mon ex-femme me disait que ce n’était pas sain. Mais je m’obstinai à faire comprendre à Mathis qu’il ne fallait pas approcher des étrangers.
C’était un garçon intelligent, il avait compris.
Lui avais-je répété ce soir-là ? Oui, bien sûr. 3 ou 4 fois. J’y voyais une assurance, ou un dédouanement à une attention vacillante. Et j’avais ponctué mes recommandations d’un «Tu écouteras Papa, hein ? ». Il m’avait répondu d’un ton appliqué : « Oui, mon Papa ».  C’était un enfant sage.
Alors je refis le tour de la table et me rassis.
— Ne faites pas ça, murmura le vieil homme, paraissant inquiet pour la première fois.
Je lui répondis par un triste sourire. Je pris le cliché de Mathis dans ma main et m’abîmai dans ses yeux, dans mes souvenirs. Je ne verrai pas Mathis se remettre, grandir et devenir un homme. Je ne sentirai plus sa chaleur contre moi, ni n’entendrai son rire. Mais je lui laissai une chance de le faire à nouveau.
Moi j’étais compatible.
J’embrassai le cliché, adressai un sourire fatigué à cet inconnu et m’apprêtai à affronter une autre grande inconnue.
— Il faut guérir maintenant, ai-je chuchoté à un Mathis figé. Tu écouteras Papa, hein ?

Avant de retourner l’arme contre moi.